Petit pêcheur

Quel pêcheur n’a jamais eu envie de savoir ce qui peut bien se passer derrière le miroir qu’est la surface de l’eau?

Par un beau matin de fin de printemps  l’homme s’assoit au bord de l’eau. Sur son siège pliant acheté à grands renforts de billets européens, au  Décalitron de la ville voisine, cet homme prépare soigneusement le matériel nécessaire à sa passion, avec le fol espoir de ferrer enfin le poisson record de ses rêves.

Il se transforme en alchimiste pour préparer ses amorces magiques, mélange secret de farines diverses, de pain sec, de quelques épices encore plus secrètes et d’un tour de main assuré. Il déplie sa grande canne, en contrôle la bonne qualité de l’élastique, la pose sur des supports fichés dans le sol argileux de la rive.

De sa boîte à tiroirs il choisit la monture qui lui semble la meilleure parmi toute une foule de lignes montées, préparées nocturnement  à la faible lueur d’une lampe d’atelier au fin fond de son garage. Un petit asticot pendu au bout de cette ligne aura la tâche ingrate de tenter le monstre de la rivière.

Une fois installé et prêt, l’homme reste là! contemplatif devant l’incessant renouvellement du spectacle que lui offre la nature. Une fois c’est le rapace qui fend l’air et, de ses serres acérées, lui vole sous le nez, l’imprudent chevesne qui venait gober une mouche à la surface. Une autre fois c’est le vil ragondin qui vient lâchement lui chaparder son casse croute négligemment posé à l’ombre derrière son siège.

Ou alors encore cette couleuvre monstrueuse qui le sort violemment de sa torpeur méditative, avec pour résultat un double salto arrière qui le jette à deux mètres de son siège, ensuivi d’une liste de jurons blasphématoires qui retentissent jusqu’à la rive opposée de la rivière, réveillant du même coup un carpiste somnolant .

Mais l’homme a la foi! Il pêche. Par passion et un peu par orgueil lorsque la chance lui permet de sortir de l’eau ce carpeau de près de six livres, ou ce barbeau de près de cinquante centimètres.

Cet homme, ce pêcheur dans l’âme, avec ses belles prises et ses bredouilles, c’est moi.

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