Les tanches des Prairies

Avril, l’éveil des tanches.

C’était au mois d’avril 1980.

J’étais marié depuis quelques mois et me rendais encore souvent dans ma famille pour faire un coucou à mes parents et mes petits frères et sœur.

Le plus jeune de la famille avait à peine treize ans et était aussi le plus curieux de mes faits et gestes. Il voulait souvent savoir ce que je faisais car il aimait bien m’assister dans mes bricolages mécaniques, électriques, ou halieutiques. Il me servait souvent de testeur, surtout électrique.

Comme j’avais prévu une partie de pèche le week-end suivant, je demandais au gamin s’il voulait m’accompagner. Ce qu’il ne se fit pas prier deux fois.

Je décidais donc de venir le prendre samedi matin à une heure convenante. Cela m’arrangeait d’autant plus que deux bras de plus pour porter le matériel ne seraient pas de trop, tout frêles soient -ils.

J’avais donc préparé matériel, boissons et casse-croute et quelques vêtements étanches en cas de giboulée.

Après une vingtaine de kilomètres de route, l’étang des Prairies nous apparu dans cette brume matinale d’avant lever de soleil, comme un matelas de ouate frémissant au doux mouvements d’une brise ondulante. Arrivés au bord, nous posâmes le matériel.

C’était un joli petit coin de pèche encore préservé et sauvage, alors qu’aujourd’hui il est entouré de camping, piscine, jeux aquatiques et autres parkings pour accueillir tous ces parisiens qui viennent critiquer nos campagnes et qui voudraient nous apprendre à y vivre en citadins. Pfft, mais ceci est un autre débat.

Vivaient dans ce calme, moult poissons en tout genre, gardons, blanchaille diverse, tanches, perches, quelques carpes honorables et vils poissons chats et perches soleils voraces comme des hyènes.

Le timide coassement printaniers des batraciens commençait le concert matinal.

Bref, « étalons plutôt le barda et préparons-nous ». Dis-je au mouflet.

C’était sa première sortie de pèche. Il était tôt, le soleil frisait à peine l’horizon et lui grelottait, il me semble.

Alors je l’occupais un peu en lui demandant de nettoyer un peu la place pour nous installer correctement. Je lui fis faire également un foyer avec des galets et quelques branches pour nous faire un petit feu de camp.

Pendant que je dépliais les cannes et commençais à dérouler mes lignes montées, je vis qu’il ne perdait pas un seul de mes gestes de l’œil. J’en conclus, à juste titre, que le virus des disciples de Saint-Pierre était encore très contagieux.

Tout était prêt, je jetais quelques boulettes d’amorce, élaborée à l’instant même avec passion et farines diverses, agrémentée de quelques poignées d’asticots frétillants.

Je piquais une de ces bloches à mon hameçon et lui demandais d’en faire autant avec le sien. Il me regarda d’un air effaré et avec hésitation me demanda comment faire.

« Piques le par le cul, il bougera plus longtemps ! » lui dis-je… « Mais il est où son cucu ?… » Dit-il.

Je lui mis un astibloche dans le creux de la main et lui indiquai que la bestiole marchait en avant et pas en arrière. Une étincelle brilla dans ses yeux, il avait compris. Il est malin mon grand frère pensait-il surement.

Je lui montrais quelques combines de fainéants, la façon de poser une canne à la calée au moyen de trois galets, la façon de lancer son appât sans faire de bruit ni fouetter inutilement l’air avec la canne. Tout un petit tas d’astuces utiles à connaitre pour se débrouiller tout seul.

Au bout de quelques minutes pédagogiques qui suivirent, mon bouchon frétillait sur ma canne posée sur ses supports.

Je montre au gamin et lui dit : « tu vois là, y a un poisson qui goute le vermisseau ! » et je levais prestement ma canne avec néanmoins une certaine souplesse et sous les yeux écarquillés du p’tiot, apparaissait le premier poisson de la journée. Une tanchette d’une cinquantaine de grammes, jaune au ventre et verte brune sur le dos avec de belle lèvres charnues.

Ce fut la première d’une très longue série.

Nous profitions des quelques moments de répit pour croquer à belles dents dans nos sandwiches et avaler quelques gorgées de soda encore frais. Le frugal repas clos par une tasse de café du thermos et d’un fruit, nous avait calé pour le reste de la matinée.

Tandis que les touches concrétisées par de jolies prises défilaient, je voyais le plaisir grandissant du frangin envahir son visage à chaque mise au sec d’une de ses proies. Il était en telle pleine béatitude que sur le coup de la mi-journée, j’eus du mal à le décider de lever le camp.

Nous repliâmes tout le matériel. La bourriche était pleine de tanches de cinquante à environ quatre cent grammes pour la plus grande. Belle matinée pensais-je pour une partie à la petite canne avec des lignes ultra fines.

Je demandais au gamin s’il voulait garder les poissons. Il me suggéra de les porter à ma tante afin qu’elle les prépare pour le tonton qui était très friand de poissons.

Nous n’avions encore jamais entendu parler de no-kill ou modes absurdes actuelles de soins aux poissons blessés. Pour nous un poisson pris était un poisson frit. Point final.

Ce souvenir a tellement marqué mon petit frère, que plus tard, arrivé en âge de relative indépendance, il devint un pécheur émérite de carnassiers et autres carpes obèses. Mais ceci sera le récit d’autres aventures.

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