Les brèmes

Bien avant les premières lueurs du jour, j’étais prêt. Tout le matériel  était rangé dans le coffre de la voiture. Deux cafés avalés bouillants, une cigarette aux lèvres, j’attendais mon beau frère au pied de son immeuble.

Déjà dix minutes perdues en attente stérile, mais qu’est ce qu’il fait, me dis-je en rageant. Il faut dire que mon beauf, ami fidèle et complice de mes sorties de pêche, quoique  très matinal, ne sortait jamais de chez lui sans être bien coiffé, rasé de près, repus d’un litre de café et ayant assouvi un besoin naturel journalier.

Tout ce temps perdu ! Et tous ces poissons qui en profitent pour se remplir l’estomac avant notre arrivée. C’est sûr, on va louper notre partie de pêche !

Ah ! Le voilà enfin. Sourire aux lèvres, cigarette aussi, il me grogne un salut amical qui ferait fuir un ours enragé. Dans un autre grognement toujours aussi lugubre, il me fait comprendre qu’il fait froid. Nous sommes au début du mois de juillet, le ciel étoilé laisse présager une journée caniculaire et lui il a froid.

Sans plus attendre, ni m’étendre en vains commentaires, je démarre mon bolide.

Je jette un coup d’œil à la pendule de mon auto : 4h15 ! Un quart d’heure de perdu ! Nous avons environ trois quarts d’heure de route en voiture, un bon quart d’heure à pied pour rejoindre le bord de l’eau, encore un bon quart d’heure pour nous installer. Résultat  des courses, au mieux  le soleil sera déjà levé, au pire le coin sera occupé par des intrus sans scrupules.

Je râlais intérieurement mais n’en fis rien paraître.

Arrivés enfin sur place, je constatais avec soulagement, non seulement que la place était libre, mais de plus que nous avions mis moins de temps que prévu pour arriver à bon port. Ouf.

Enfin installés, coup copieusement amorcé, lignes tendus, nous passons aux choses sérieuses: le casse croûte !

Un seau retourné couvert d’un grand torchon nous servait de table. Nous étalâmes pain, fromages, charcuteries diverses, deux verres et une bouteille de Côtes du Rhône. Il n’en faut pas moins maintenir le bon moral de deux gaillards bien motivés. La thermos emplie de café venait parfaire ce festin de rois.

La pêche a ceci de particulier que sa pratique se marie très bien avec la gastronomie de pique-nique. Même si, et surtout si, le poisson se manifeste pendant que l’on est en train de débiter un saucisson auvergnat ou de tartiner une bonne tranche de pâté sur une demi baguette. Il faut vite trouver un endroit propre et stable pour y poser sa denrée et son verre de vin avant que le poisson n’entraîne les lignes trop loin dans les herbiers ou tout autre obstacle inextricable.

Le succulent repas ingurgité, nous passons aux choses sérieuses. Je déplie deux cannes à lancer munies de moulinets remplis, procède à des montages adaptés pour la pêche de poissons plus conséquent que les quelques tanches et gardons que nous avions déjà pris.

Il faut dire que mon complice n’y entend absolument rien au montage des lignes et techniques de pêche sortant un peu de l’ordinaire. Je lui préparais donc une bonne ligne pour capturer des carpes moyennes ou grosses.

Pour ma part, je m’éloignais d’une centaine de mètres, laissant mon ami seul avec ses futures prises.

J’installais donc ma canne sur des supports fichés sur le fond argileux dans environ 60 cm d’eau. L’appât avait été lancé à une quarantaine de mètres du bord. L’attente de la touche pouvait commencer.

En face de moi sur l’autre rive, venaient de s’installer un trio de pécheurs excités et bruyants. Je pense qu’ils avaient un peu forcé sur la bouteille pendant leur casse croute. Toujours est-il qu’ils s’installèrent là, dans un vacarme indescriptible en lançant leur appâts tout azimut. Apparemment ils péchaient aussi.

Je débrayais mon moulinet et réglais le frein de combat au millimètre près. Pendant que mon installation péchait toute seule et profitant du manque d’activité de la faune halieutique, j’en profitais pour aller rejoindre mon beauf.

Je fus accueilli par le bruit caractéristique du tire bouchon à l’œuvre sur le liège d’une bouteille de côte du Rhône.

« allez viens, on arrose ça. » me dit-il.

Arroser quoi ? Et là je vis derrière lui le tas de brèmes énormes qu’il me montrait du doigt et qu’il avait capturé pendant mon absence. Il y en avait au moins six ou sept pour une bonne quintaine de kilos. Il faut dire qu’à cette époque, on ne parlait pas encore de « no kill » ou de tous ces trucs à la mode qui consistent à remettre les poissons à l’eau après avoir pris une photo en les embrassant sur la bouche. Bèèh, pfft.

Les corbeaux et autres rapaces n’avaient aucuns scrupules à dévorer ces poissons morts sur la berge.

Perdus dans nos discours œnologiques et philosophiques traitant de la forme des verres optimale pour déguster un bon vin, nous fûmes sortis de notre torpeur par les cris et gesticulations du précédent trio installé sur l’autre rive. Ils me hurlaient que mon moulinet se vidait gentiment de son contenu de fil, sous la traction d’un monstre sous-marin.

Je courais difficilement dans la vase chaussé de mes cuissardes jusqu’ à ma canne et fermais le pick-up du moulinet. Je ferrais pour prendre le contact avec Moby Dick. Effectivement, j’avais piqué un sérieux client. Je n’entendais plus les cris venant de l’autre rive tant j’étais concentré.

Le poisson fit demi tour et revint vers moi en rasant la rive d’en face. « Oups » pensais-je « il va accrocher toutes les lignes tendues par les trois compères ». Et ce qui devait arriver arriva !

Je traînais donc maintenant une carpe et une ou peut-être deux lignes emmêlées dans la mienne.

Un des imbibés d’en face agrippa sa canne et moulina tant qu’il le pouvait, pensant avoir pris lui aussi un gros poisson.

J’avais beau lui crier de me lâcher du mou au lieu de tirer à lui, il n’entendait rien, s’obstinant à tirer de toute la puissance de son matériel sur ma ligne et MA carpe !

Par chance, mon moulinet était garni d’un fil tout neuf et assez résistant pour tirer un cargo. Je travaillais donc ce poisson et tout ce qu’il trainait et enfin arrivait à amener ma prise à l’épuisette.

Je coupais, avec mon mégot de gitane, le fil du pécheur d’en face qui me couvrit d’insultes et de commentaires désagréables et diffamatoires  à l’encontre de ma mère.

Il menaçait de faire le tour du plan d’eau afin de me refaire le portrait. Je lui brandi la carpe avec mon fil fluorescent et mon hameçon dans sa bouche.

Reconnaissant son erreur, il maugréa, se calma et recommença à pécher une fois son montage réparé.

Midi approchait et comme l’heure de l’apéro aussi, mon complice me suggéra de plier le matériel et de rentrer tranquillement à la maison. J’opinai.

Avant de quitter le coin, je pesais la carpe qui accusait 7’500.- grammes au peson. Pas mal pour une matinée de pêche mal engagée.

Pour sa part, mon beau-frère avait complété son tas d’une nouvelle bonne demi-douzaine de brèmes.

Avant de partir je relâchais donc la carpe vivante à l’eau, tout en faisant en sorte que ceux d’en face me voient bien.

Et ce fut avec une joie non dissimulée que je leur lançais un « Bonne pêche les gars et bonne continuation. »

C’est sous un tonnerre d’insultes à défaut d’applaudissement que nous quittâmes le bord de l’eau.

Sur le chemin du retour, mon laconique beau-frère me dit : « c’était bien hein ? ». Ce fut son seul commentaire pendant le trajet avant de me souhaiter une bonne santé lors de l’apéro.

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